Méconnu Jean Forton ? Oui injustement méconnu même si cet écrivain qui flirta à deux reprises avec le Goncourt et le Renaudot, décédé en 1982, obtint un hommage posthume sous l’action de la défunte association des « amis de Jean Forton » par la Bibliothèque de Bordeaux, il y a bientôt 10 ans de cela.

Un démon des lettres aux apparences d’un père tranquille, aimable bourgeois ayant tenu pendant des années une librairie diffusant des polycopiés à la multitude d’étudiants en droit peuplant cette ville, se tenait là vêtu d’une blouse grise à décourager les conversations littéraires, debout derrière son comptoir.
Votre chroniqueur villageois de ville découvrit l’œuvre majeure de Jean Forton, alors que celui-ci était encore vivant, dans un simple bac de la Foire à la brocante des Quinconces en 1980. Il s’agissait d’un exemplaire des « Sables mouvants », paru dans les années 60 chez Gallimard. Deux francs. Jamais ce bénêt de villageois n’osa franchir la porte de la librairie. Durant les 15 années qui suivirent son décès, il n’osa pas d’avantage parler à sa veuve, restée aux commandes de la boutique de la rue du Maréchal Joffre. « Les amis de Jean Forton » lui donnèrent un peu de courage et l’occasion de rencontrer Madame Forton, mais l’affaire en resta là pour d’habituels conflits liés aux suventions des évènements culturels. Du courroux de la part de Jeanine Forton. Un copain fâché. Une histoire assez « Fortonienne » malgré tout. De l’échec encore et encore. A l’image de celui qui fut écarté du Goncourt pour quelques voix au profit d’un ancien SS roumain qui se vit retirer son prix. L’échec de ceux qui ne « montent » pas à Paris comme sut le faire Mauriac. On évoqua aussi un complot jésuite à l’égard de celui qui fustigea, peut-être d’ailleurs involontairement, un établissement d’enseignement catholique que fréquentent tous les rejetons de la bourgeoisie bordelaise depuis des décennies.
Il faut dire que l’univers Jean Forton est à l’image de cette ville. Lisse, conventionnel. Pas de vagues en apparence. Goût pour la tradition, bien-être de la routine.. Et puis soudain le souffre. Comme dans « Les sables mouvants ». Un bourgeois qu’on peut imaginer bordelais part en week-end vers une villégiature que nous situons au Cap-Ferret. Avant le départ, nous jouissons littéralement d’être dans la peau du personnage : un bourgeois de province, pharmacien. Nous sommes tous des conformistes. Puis quelques grains de sable. L’accident de voiture d’un camarade de lycée sur la route et la machine s’enraille, le moule explose. L’épouse insupporte et les enfants deviennent des petits cons.
Si vous ne devez acheter qu’un Forton, il faut lire plutôt « Les sables mouvants » mais après, juste après, il ne faut pas manquer cette reédition de « La cendre aux yeux ». Dans ce conte cruel à propos d’ un personnage un peu semblable à « l’homme qui aimait les femmes » de François Truffaut, vous plongerez avec délectation ou effroi. L’univers d’un sérial lover n’a aucun trait commun avec la gauloise gaudriole quand celui-ci se met à cristalliser, comme le dirait Stendhal, sur une jeune proie inoffensive. Les rôles se renversent, car Jean Forton avec son style naîf et faussement académique sait nous ballader. Nous faire changer de camp ou de parti-pris comme il le veut.
Vibrer à l’unisson de phrases qui nous vrillent car elles sont limpides et vont chercher ce qu’il y a de plus mauvais en nous. « Le moindre incident l’enchantait, une mouette qui pêchait, les manœuvres d’un remorqueur,l’allure comique d’un douanier. J’aime ces quais dont le pittoresque ne me lasse pas. Mais je supportais mal qu’Isabelle partageât mon plaisir. Ses exclamations me semblaient déplacées, j’étais agacé de la sentir heureuse ».
Vous ne sortirez peut-être pas indemne de ce roman. Il vous restera un goût de cendre.
Si nous ne parlons pas de « La Sainte Famille » c’est uniquement parce que nous ne l’avons pas (encore) lu. TOUS les romans de Forton valent le détour chez le libraire. Tous.
La cendre aux yeux - Jean Forton éd. Le Dilettante (19 euros)
La Sainte Famille - Jean Forton éd Finitudes (17 euros).
















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