Patrimoine

Une ville trop belle pour eux

Dans le centre historique de Bordeaux, deux anciens combattants marocains se sont fait « vider » de chez eux par la société immobilière InCité (bras armé de la Mairie) : « réhabilitation » oblige !

Ils sont marocains. On leur a demandé de combattre pour nous ; pour toucher la pension à laquelle ils ont droit, ils sont obligés de résider en France la majeure partie de l’année. Le minimum vieillesse qu’ils touchent ne permet pas de faire venir leur famille au titre du regroupement familial. Nous les croisons tous les jours, tellement courtois, dignes, que nous les voyons à peine… ils sont si discrets, ils font si peu de bruit ! Nous sommes habitués, nous ne nous posons aucune question.

Et puis un jour nous sommes obligés d’ouvrir les yeux. Moi, je trouvais que c’était assez souffrir comme ça. Mais qu’est-ce que vous croyez ? Jilali Mezrane et El Fatmi Gouir tiennent encore trop de place quand ils sont locataires dans un immeuble historique préempté par la Société d’Economie mixte InCité, chargée de réhabiliter le Centre historique de Bordeaux et de rendre à nos vénérables pierres tout leur éclat. Vous savez ce qui leur est arrivé, ce jeudi 29 octobre, la porte fracturée, le personnel d’InCité prétendant un danger les conduisant dans un galetas sans leur laisser emporter leurs affaires, même le matériel médical qui leur est indispensable, et l’impossibilité, le lendemain de rien récupérer, une porte blindée ayant été posée.

Ceci, deux jours avant la trêve hivernale des expulsions, il y avait urgence, c’est sûr !

Bordeaux est une ville belle, et je suis attachée à sa beauté par tous mes souvenirs et les émotions dont ces vénérables pierres sont imprégnées. Un beau décor, mais le drame qui se joue dans le décor, il concerne l’homme. N’oubliez pas à quel prix a été payée la beauté de cette ville. Il y a du sang sur nos pavés et la peine des esclaves travaillant dans les champs de canne à sucre. Amoureux de la Ville, nous venons d’ajouter un maillon à cette longue chaîne de souffrance. Jusqu’à quand ?

J’ai le souvenir des quais animés par le travail des dockers, déchargeant ballots et grumes, toute une vie…

Le quartier Saint Michel, c’est mon exotisme, à moi, des odeurs, des discussions animées, un rythme de vie, des saveurs… Lorsque la « gentrification » ou « boboïsation » de Saint-Michel sera accomplie, ce quartier ressemblera à tous ceux qui en France auront été boboïsés pour la plus grande admiration d’éventuels touristes. Un Tounyland où nous n’aurons plus envie de flâner. Mais ce n’est pas nous qui sommes les plus à plaindre.

crédit photos : Flickr http://campingleparadis.free.fr/fr/…

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