Culture

« Dans ses yeux » : un Oscar mérité

« Dans ses yeux », ce fut la surprise du palmarès des Oscars américains, tant les postulants étaient de qualité (« Un prophète » de Jacques Audiard, « Le ruban blanc » de Michael Haneke). Mais le film argentin a raflé la récompense, votre villageois de ville est donc allé voir… et en est sorti retourné.

1974 en Argentine. Benjamin Esposito est chargé d’enquêter sur le meurtre particulièrement brutal d’une jeune femme. Classée, ou plutôt bâclée, l’affaire est réouverte grâce à la pugnacité d’Esposito, qui finit par retrouver et attraper le coupable. Fin de l’histoire ? Pas vraiment…

Les années ont passé. Benjamin est à la retraite, et se lance dans l’écriture d’un livre sur l’affaire, qui n’a jamais cessé de le tourmenter. Mais ce n’est pas seulement une enquête dans laquelle se replonge Benjamin, mais tout un passé. Quels choix il a faits, pourquoi les a t-il faits ? Quels sont ses sentiments pour celle qui était sa jeune supérieure Irene, séduisante mais promise à un autre, plus riche, plus élevé socialement ?

Le film navigue entre notre époque, avec Benjamin à la retraite qui se débat avec son passé, et les années du meurtre et celles qui ont suivi. Avec beaucoup de finesse, le cinéaste, Juan José Campanella, tisse des liens entre passé et présent, sur les blessures qui n’ont pas cicatrisé, mais aussi ces moments ratés entre Benjamin et Irene, ces rapports troubles et pourtant équivoques. Avec une économie de moyens remarquable, le réalisateur mène de front une enquête policière, mais aussi un portrait cinglant d’une période sombre pour l’Argentine et sa justice, et aussi cette histoire d’amour latent entre Benjamin et Irene.

Les deux personnages sont incarnés avec beaucoup de retenue et d’émotion réfrénée. Ricardo Darin (Benjamin) et Soledad Villamill (Irene) jouent ainsi des partitions complémentaires, mais semblent tour à tour se rapprocher et s’éloigner, dans un univers injuste et qui les dépasse. Benjamin est un idéaliste sans cesse maltraité par une dictature qui n’a que faire de la justice. Irene incarne une figure féminine aussi gracieuse que déterminée, mais qui ne semble pas avoir la main sur son destin. Le titre du film, « Dans ses yeux », illustre à merveille l’importance du regard entre ces deux personnages, le désir qui y passe, l’attente aussi…

Les personnages qui gravitent autour d’eux sont aussi magnifiquement mis en valeur, qu’il soit accablé par le chagrin (le mari de la victime initiale) ou alcoolique patenté. Pas de figures héroïques, non, juste des regards qui en disent long, des êtres qui font du mieux qui peuvent dans cette Argentine défigurée. Avec beaucoup de brio, le réalisateur referme ses intrigues une à une, traite le passé pour ouvrir un futur. Ce qu’ils y verront n’est qu’une histoire de point de vue.

« Dans ses yeux », de Juan José Campanella - Avec Soledad Villamil, Ricardo Darin, Pablo Rago

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